Le canard, la mort et la tulipe

Noël au Théâtre : la Berlue compose une pièce de la mort qui tue ****

Catherine Makereel

Pendant les vacances, le festival Noël au Théâtre réchauffe les petits coeurs avec des spectacles lumineux même s’ils abordent parfois des thèmes très sérieux, tels « Le canard, la mort et la tulipe ».

Vous donnez de la vitamine D à vos enfants pour pallier le manque de lumière en hiver ? C’est très bien ! Mais sachez qu’il existe aussi une autre forme de compléments pour parer à cette absence bien belge de luminosité et regonfler vos petits à bloc. Ça ne se prend pas en gouttes ou en sprays mais en pièces administrées sur les scènes de Bruxelles et de Wallonie. La prescription est à retirer au festival Noël au Théâtre.

Chaque année, l’événement déploie des dizaines de spectacles, aussi efficaces que les vitamines de synthèse, pour booster l’organisme des enfants mais aussi des plus grands. En guise de principes actifs, les compagnies de la scène jeune public illuminent les théâtres et les centres culturels à travers la Belgique francophone avec des imaginaires éclatants. Des univers lumineux qui n’en abordent pas moins, pour certains, des sujets graves. Ainsi, cette année, parmi les pièces les plus acclamées de la programmation, figurent des spectacles sur… la mort. C’est le cas notamment de La Brèche (dès 12 ans), récit d’une marionnette qui questionne notre rapport à notre propre disparition. Mais c’est aussi le cas du nouveau spectacle de La Berlue, Le canard, la mort et la tulipe (dès 7 ans), fable désarmante qui aborde avec tendresse les questions que se posent les enfants sur la mort.

Inspirée de l’album jeunesse de Wolf Erlbruch (Ente, Tod und Tulpe), la pièce opère avec la même simplicité, la même délicatesse, sur les traces d’un canard qui, un jour, fait une drôle de rencontre au bord de l’étang. Qui est cette étrange silhouette gantée de noir ? « Je suis la mort. Je suis dans les parages depuis que tu es né, au cas où », lui sourit cette ombre qui le suit. Mais la mort, c’est censé avoir l’air effrayant, non ? C’est censé parler avec une voix sinistre, et faire peur aux enfants. Or, cette mort-là a presque l’air sympathique. Et puis « c’est pas drôle, la mort. Sauf si on est mort de rire, évidemment ! »

Une belle crête philosophique

Peu à peu, le canard et la mort s’apprivoisent, ce qui fait surgir des tas de questions existentielles : pourquoi on meurt ? Où va notre âme ? Est-ce qu’on est mort pour toujours ou est-ce qu’on se réincarne ? Est-ce qu’on devient un ange quand on meurt ? Puisqu’on doit mourir, pourquoi on vit ? Sur la scène, Paul Decleire et Violette Léonard n’apportent pas vraiment de réponses mais cheminent sur une belle crête philosophique dans une mise en scène subtile d’Ariane Buhbinder. Un gant, glissé sur une main, suffit à suggérer la tête et le cou du canard. Quelques pas drolatiques convoquent le coureur indien, cette espèce de canard à la démarche pressée. Un drap déroule au fur et à mesure des évocations de décor : un étang, les feuilles d’un arbre mais aussi des trous noirs, mystérieux, comme la mort.

Ce pourrait être sombre, compte tenu de la thématique, mais c’est d’une légèreté folle. Entre les blagues de l’oiseau aquatique – « Pourquoi les canards sont-ils toujours à l’heure ? Parce qu’ils sont dans l’étang » – et la musique jazz qui accompagne les péripéties de ce duo improbable, la pièce explore ce grand mystère qu’est la mort, avec un humour qui désamorce sans cesse tout pathos. A l’image de cette scène où le canard et la mort mangent une pomme dans laquelle ils trouvent un ver, ce qui les réjouit car tous les deux aiment ça, les vers. Ou comment sourire de notre propre finitude.

 

Michel Voiturier — 10 septembre 2025

Humaniser le mot ’mort’

Deux personnes sans âge précis dialoguent aux abords d’un étang. La conversation aboutit à évoquer la mort. Sujet délicat. Thème essentiel puisque toute vie, jusqu’à preuve du contraire, finit par elle. Le duo se transforme en personnages pour tenter d’approcher cette réalité sans qu’elle soit dramatisée, anxiogénée.

Avec subtilité, délicatesse, ce transfert de personne à personnage est bien un des sortilèges du théâtre. Il lui est possible de passer de la sorte d’une réalité à une fiction qui sera le reflet de cette réalité. Du coup voilà la Mort en dialogue avec Le Canard. De la même manière que deux gosses inconnus l’un de l’autre, jouant dans un parc, finissent souvent par s’amuser ensemble comme s’ils étaient voisins-voisines de palier ou copains-copines de classe. Disparues donc l’appréhension, la méfiance, la suspicion, voire l’angoisse.

Violette Léonard et Paul Decleire sont successivement et simultanément des habitués du lieu suggéré par le décor et les protagonistes de cette histoire devenue une fable. Le public enfantin qui les voit et les écoute en arrive à partager ses propres interrogations à propos de la fin de vie, aux peurs qui s’y relient, à l’impossibilité d’y échapper qu’il s’agisse d’un humain familial ou d’un animal familier.

Que l’on soit adulte ou écolier, cette représentation toute en finesse de jeu, en luminosité d’atmosphère, en évidence des symboles utilisés, restera en mémoire comme un moment privilégié durant lequel des vérités compliquées et dures se laissent apprivoiser en toute complicité par un travail d’acteurs élégant, efficace, convaincant.

Dès 7 ans
Durée : 50

Rencontres du Théâtre jeune Public Huy 2025
22-23.08.2025 Salle de Gym Ipes Huy

Distribution : Paul Decleire, Violette Léonard ; mise en scène : Ariane Buhbinder ; adaptation : Ariane Buhbinder, Paul Decleire, Violette Léonard ; scénographie : Clémence Thiery ; constructions : Hélène Meyssirel, Clémentine Gomez ; marionnette, masque : Anaëlle Impe ; création éclairages ; Jérôme Dejean ; choix musicaux : Paul Decleire ; régie ; Aude Rambaud ou Danaé Toumpsin ; remerciements : Michel Villée, Isabelle Airaud, Barbara Sylvain ; diffusion : Mademoiselle Jeanne, Anne Hautem, Annaïg Bouguet, Cassandre Prieux ; photo © arole Cuelenare Province de Liège ; illustration, graphisme : Jérémie Dequean ; production : La Berlue ; coproduction : L’Anneau

Lire : Wolf Erlbruch « Le canard, la mort et la tulipe », Genève, La Joie de Lire, 2007, 40 p. (traduction : Danièle Ball)